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Rien derrière
de Mélanie Le Grand 

Elie m'a appelé hier soir.
Elle appelle toujours au bon moment. Lorsque les résolutions s'effilochent. Lorsque le moule devient trop serré. Lorsque je n'ai plus la force d'ouvrir
la porte. Alors elle appelle. 
- Salut vieux frère…
- Hey…
Et tout redevient possible.


Aujourd'hui, pour la cinquième fois de ma vie, je disparais.

 

La station service n'a pas beaucoup changé.

Je cherche dans un sourire les traces de notre dernier passage, le mur du parking a été reconstruit mais au sol le goudron a gardé la marque de l'explosion.

Je respire longuement. Ils sont là, Elie et Tom, adossés à une fourgonnette blanche. Je savoure leurs regards sur moi, je me sens tellement bien.
Ils sont beaux, évidemment. Et moi je suis libre. Libre de nouveau.

Elie me sourit, Elie sourit toujours, Elie n'a pas peur, jamais. Elle occupe l'espace comme elle occupe son grand corps de femme, sublime et implacable. Je m'avance vers elle.
Elle plante son regard dans le mien et cette fois encore je ne cille pas, la laissant fouiller en moi avec appétit. J'aime quand elle fait ça, ça m'évite de raconter, ça m'évite de mentir, ça m'évite le creux de mes propres mots.
Je suis un pauvre type qui n'attend qu'elle.
Elle et Tom.

On pourrait croire qu'ils sont frère et soeur. Le petit frère et la grande soeur.
Je me tourne vers Tom et l'embrasse longuement, Tom, oh Tom, tendre, frêle, enfant Tom, petit Tom blessé, ramassé au bord de la route, cassé en mille morceaux. Nous avions failli rouler dessus, ombre tremblante dans les phares de la voiture.

Quand j'ai rencontré Elie elle était entièrement nue, elle sortait des bois, occupée à décrocher les brindilles et les feuilles qui parsemaient ses cheveux.
Moi j'essayais de sauver mon couple, en m'infligeant le jogging dominical des mecs biens parce que " je-peux-tout-supporter-mais-pas-que-tu-prennes-du-ventre-merde! " J'étais à l'étape des poumons en feu et des jambes qui tétanisent et je suppliais tous les dieux de l'humanité de me permettre d'atteindre la fameuse extase du sportif, là où les mecs biens s'installent naturellement pour parcourir, souriants, des kilomètres de forme et de bien-être.
- Vous êtes garé loin?
Et pour la première fois de ma vie, tout devint possible.



Elle s'était installée à l'arrière -une femme extraordinairement nue- s'était installée à l'arrière de ma voiture.
- Roule.
Alors roule.



Elle dormit toute la journée. Je n'osais pas la réveiller, je m'arrêtais pour faire le plein, j'achetais à manger et je la dévorais des yeux. Je crevais d'envie de
la toucher. J'aurais tant voulu être ce mec là. Je me caressais à l'avant.
Le jour baissait, chemin de terre. Dans mon rétroviseur j'observais fasciné le ballotement des seins de ma passagère, tiraillé par le désir, inquiet,
grisé aussi, elle allait peut-être me tuer? Peut-être, pourquoi pas. 

 

Je pilais.
Elle fut plus rapide que moi.
L'homme -le garçon- était recroquevillé dans les feuilles, déjà elle le prenait dans ses bras et le berçait en le baignant de paroles que je ne comprenais pas. Je voulu dire quelque chose comme "il faut l'emmener à l'hôpital" mais elle se leva, le garçon blotti contre elle, et se réinstalla à l'arrière de la voiture.
- Roule.
Alors roule.

C'était il y a 19 ans. J'en avais 26.
Ma première disparition dura 53 jours.





Nous avions trouvé une maison, une maison de vacances, une maison de famille. Avec des cris d'enfants accrochés aux murs et des odeurs de chocolat dans les placards. Tout y était très bien rangé avec, un peu partout, des post-it donnant des consignes aux amis qui viendraient sans connaitre les lieux. C'était très pratique.
J'étais inquiet pour Tom.
Il restait inconscient, et malgré la force d'Elie, je doutais qu'elle le sauve. Chaque jour il semblait de plus en plus mort, il rétrécissait. Je ne savais pas
de quoi il souffrait, son corps n'avait aucune blessure visible, seulement il se vidait tout doucement de lui.
Elie s'était enroulée autour de Tom, la moindre parcelle de son corps était sous son contrôle, elle le soignait toute entière et moi je les nourrissais
tous les deux.



Lorsqu'enfin il ouvrit les yeux, j'ai cru mourir.
Il n'y avait que désespoir à l'intérieur.
Même Elie trembla.
Je sentis le froid nous gagner, nos cœurs ralentirent et nos peaux se flétrirent. Nos souffles suspendus dans une éternité de mort.



Puis, lentement, de très loin, Elie se mit à chanter.

Sa voix, profonde, entra en moi en vagues successives, emplissant peu à peu mon corps jusqu'à le submerger, réchauffant mes entrailles, ranimant
mes désirs, me rappelant à la vie. Je sentais lentement mon sang se fluidifier et regonfler mes veines.  

Alors j'entendis des sons que je ne connaissais pas, c'était ma voix, ma propre voix, fabriquée par mon corps à moi, celui-là même que j'habitais
depuis toutes ces années et qui n'avait jamais été qu'une enveloppe triste et pesante. 

J'entendais -j'étais- ma voix, légère et brillante, et je suivais Elie, la rejoignais, l'enlaçais et l'entrainais à mon tour dans une explosion de vie.

Alors nous fûmes complets, Tom nous avait rejoint, l'harmonie était faite. C'était simplement merveilleux.





C'était la fin de l'hiver et nous passions nos journées les uns dans les autres, apaisés, devant le feu de cheminée, le corps d'Elie était chaud,
suffisamment grand pour Tom et moi.
Un jour je fus réveillé par le bruit d'une voiture.
Je me levais, enfilais mes vêtements. J'attrapais un post-it et je griffonnais un "merci" que je laissais bien en évidence.
J'étais bien.
Je courais à ma voiture.
Et roule !



Je n'avais plus de travail, je n'avais plus de femme, je n'avais plus d'appartement. Je n'avais pas de parents. Je n'avais jamais eu d'amis. 
Je n'avais plus rien derrière.

Elie et Tom